Par GabytaineFlam 25/05/2020

Ferrand, Bern, Deutsch : l’histoire à la télévision, entre erreurs et vision orientée

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Pour parler d’histoire à la télévision, trois noms reviennent sans cesse : Franck Ferrand, Stéphane Bern et Lorànt Deutsch. Pourtant, ils sont sous le feu des critiques des historiens depuis plusieurs années. Entretien avec @Padre_Pio, journaliste spécialisé en histoire, pour expliquer ce qu’il leur est reproché.

 

1. De nombreux historiens critiquent Lorànt Deutsch, Stéphane Bern ou Franck Ferrand en les accusant de faire des erreurs historiques ou de proposer une vision orientée de l’histoire (notamment royaliste)…

 

Plusieurs enjeux se croisent dans cette question. Le problème n’est pas tant le positionnement politique de ces grandes figures médiatiques qui incarnent l’histoire à la télévision ou à la radio, positionnement qu’ils assument d’ailleurs plus ou moins : ni Lorànt Deutsch, ni Stéphane Bern ne masquent leurs sympathies royalistes. Le problème tient plutôt au fait que cette force de frappe vient fausser la représentation globale de la discipline historique en privilégiant la seule histoire des grands personnages.

Des rois, des reines, des princesses, Gambetta ou Clemenceau pour injecter une petite dose républicaine tout de même avant de revenir à Jeanne d’Arc, Jésus et Gutenberg et de radoter sur quelques faux mystères comme Louis XVII ou le Masque de Fer…

C’est joli, ça brille mais en dehors du fait que c’est du réchauffé, c’est une histoire des seuls puissants, dépassée depuis belle lurette par des chercheurs qui ont dieu merci trouvé d’autres sources d’intérêt que de radoter encore et encore sur les histoires de cul de Marie-Antoinette ou sur le trésor des Templiers.

Une vulgarisation de qualité devrait à mon sens refléter la diversité d’une discipline qu’elle est censée faire aimer, puisque c’est la grande promesse de ces programmes : « faire aimer l’histoire ». C’est parfaitement louable, mais on peut aussi avoir l’ambition d’éviter de se cantonner à des clichés rebattus depuis un bon siècle.

 

2. En quoi est-ce si grave ? Le but de leur programme n’est-il pas de divertir avant tout ?

 

Le mot me semble réducteur dès lors qu’il s’agit de se frotter à ce qui est tout de même avant tout une discipline scientifique. Je suis le premier à croire aux vertus de l’humour ou de l’effet wahou pour attirer, hameçonner un lecteur, un auditeur ou un spectateur. Mais ça n’a jamais été synonyme d’une absence de sérieux parfois invraisemblable, comme dans le cas d’un Frank Ferrand capable de défendre sans sourire l’idée que la guerre de Troie s’est déroulée sur les bords de la Tamise. Mais si c’est un divertissement pur qu’on recherche, la fiction historique est là pour ça, et bien là. Le plus sourcilleux des romanistes de métier peut parfaitement prendre plaisir devant Gladiator, pour le moins léger sur le plan purement factuel, et devant la série Rome, nettement plus crédible sur le plan de la reconstitution d’une ville donnée à une époque donnée : ni l’une ni l’autre des deux œuvres ne prétend à l’exactitude ou à l’instruction. Alexandre Dumas a passé son temps à faire à peu près n’importe quoi avec l’histoire, mais personne ne prendrait les Trois Mousquetaires pour un livre d’histoire. C’est un roman, et un excellent roman. Mais c’est une fiction, un décor sur fond historique.

La vulgarisation, c’est autre chose. Pour être de qualité, elle doit à mon sens trouver un équilibre entre les savoirs académiques et le ton employé, nécessairement différent. Elle peut et elle doit produire quelque chose de juste, au plus proche de l’état actuel des connaissances. Nous sommes comme des comédiens devant un public : les médiateurs de quelque chose que nous n’avons pas écrit. Le vrai boulot de vulgarisateur, c’est d’être modeste, parce qu’il ne fabrique pas l’histoire, pour reprendre le titre de la défunte émission de France Culture.

 

3. Auriez-vous un exemple d’erreur/de vision orientée qui montre que pour vous l’histoire expliquée de cette manière peut être préjudiciable ?

 

D’autres ont suffisamment pointé les erreurs factuelles dans Métronome pour que je n’accable pas davantage Lorànt Deutsch. Il y a un cas qui me paraît littéralement sidérant, d’autant qu’il est emblématique et récurrent : celui de l’emplacement d’Alésia.

Pour toute la communauté des romanistes et des archéologues, le consensus est clair depuis des décennies : le siège a eu lieu à Alise, en Bourgogne. Frank Ferrand, depuis des années et des années, répète à la moindre occasion que c’est faux et que le véritable emplacement d’Alésia se situe dans le Jura. Et d’une, on nage en pleine confusion des genres : Frank Ferrand n’a pas les compétences nécessaires pour défendre une thèse pareille et n’a à ma connaissance jamais mis les pieds sur un champ de fouilles.

Autrement dit, il n’est savant que de la science des autres, ce qui devrait l’amener à descendre d’un ton lorsqu’il se laisse aller à incendier des universitaires qui ont pour eux les décennies de pratique scientifique qu’il n’a pas – et il faut voir sur quel ton… Rabaisser des spécialistes de ce niveau au rang de « savants patentés, autorisés » quand on ne serait à titre personnel pas fichu de distinguer une pièce de monnaie romaine d’une autre, c’est d’une arrogance rare. Qu’on soit clair : rien n’empêche Ferrand de raconter ce qu’il veut et il ne s’en prive d’ailleurs pas. Mais rien ne force la communauté scientifique à le laisser aligner sottise sur sottise sans le reprendre de volée.

 

4. N’est-ce pas une position difficile à tenir dans la mesure où passer à la télévision est pour de nombreuses personnes la réussite sociale ultime ? Les critiques des historiens ne seraient donc qu’un manque de reconnaissance médiatique ou de la jalousie d’historiens envers des personnes qui n’ont pas fait les mêmes études qu’eux.

 

Ah le coup de la jalousie… C’est la réponse habituelle de Ferrand ou de Deutsch – Bern a pour lui de n’avoir jamais attaqué publiquement les chercheurs. Quand ils ne se font pas traiter de mandarins restés bloqués dans leurs tours d’ivoire, historiens, archéologues et chercheurs se voient accusés d’être de gros envieux… qui plus est ennuyeux, crime suprême pour des présentateurs shootés à l’audimat et un peu prompts à prendre leurs indéniables succès d’audience pour un gage de qualité.

C’est au passage une sottise de plus tant la liste des spécialistes personnellement investis dans la vulgarisation de leurs propres travaux ne cesse de s’allonger – et c’est une des vertus de Twitter de le prouver tous les jours. De plus en plus de chercheurs s’y investissent et montrent sur quoi ils travaillent et comment, en temps réel ou presque. C’est à mon sens une tendance nécessaire, comme celle qui voit de plus en plus de spécialistes rédiger ou améliorer des notices dans Wikipédia. À force d’avoir été échaudés par leurs expériences médiatiques, beaucoup d’historiens se méfient des médias sans qu’on puisse vraiment le leur reprocher. Les réseaux sociaux et le web en général sont une manière de reprendre la parole avec une liberté d’autant plus intéressante qu’elle s’accompagne d’une maîtrise de leur parole. Personne ne va l’instrumentaliser pour en reprendre le seul élément qui permettrait, monté et découpé, d’apporter une vague caution scientifique à un propos par ailleurs farfelu. Pour moi, les trois espaces sont importants. Il faut à la fois qu’existent des lieux réservés à la seule parole des chercheurs, des espaces propres aux vulgarisateurs et des moments de dialogue entre les deux.

 

5. Ne pensez-vous pas que ce problème est cantonné à la télévision où les critiques sont plus rares et moins directes que sur les réseaux sociaux ? Les nouveaux vulgarisateurs venant de Youtube (comme C’est une autre histoire, Nota Bene ou Passé Sauvage) font par exemple bien plus attention à la rigueur scientifique de leur propos.

 

Oui, beaucoup viennent du monde de la recherche ou ont comme règle absolue de demander à des spécialistes de s’assurer que leur travail reflète l’état des connaissances, certes avec leur ton propre mais de manière rigoureuse. Et c’est à mon sens la meilleure manière de fonctionner : garder sa liberté d’écriture ou de réalisation, choisir son style, son approche, mais le faire avec rigueur. C’est un travail de cascadeur : le rendu final peut viser un effet comique ou plus ou moins spectaculaire mais c’est dans tous les cas beaucoup de boulot, avec des réglages très précis.

Le problème de la télévision est avant tout économique, au moins pour les grands prime time : les sommes engagées sont telles qu’on se retrouve sans doute assez vite tenté d’abandonner l’exploration pour rester dans des sillons plus confortables. Ils ne sont d’ailleurs pas toujours désagréables ou contestables, mais c’est de l’histoire en charentaises. Pour faire un peu de randonnée et découvrir d’autres paysages, il faut farfouiller un peu plus loin dans les grilles et suivre ce que les historiens en disent. C’est souvent un excellent moyen de repérer des choses intéressantes.

 

Commentaires 1

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Myo (invité)

Le 26/05/2020, à 01:01

En terme de vulgarisation sur l'archéologie, je recommande également la chaîne Temps mort !

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